John Moulder-Brown et Jane Asher dans Deep End de Jerzy Skolimowski
John Moulder-Brown et Jane Asher dans Deep End de Jerzy Skolimowski

Deep End

 

Réalisation : Jerzy Skolimowski

Interprètes : Jane Asher, John Moulder-Brown, Karl Michael Vogler, Christopher Sanford…

 

La sortie, ce printemps, d’Essential Killing au cinéma a probablement incitée la ressortie d’anciens films de Jerzy Skolimowski. L’un d’eux, Deep End, nous arrives désormais en DVD et Blu-Ray. Une semaine dans la vie d’un adolescent prit dans le piège de la passion amoureuse, dans un « Swinging London » qui n’a jamais été aussi amère. Un film précieux.

Comme Roman Polanski, Jerzy Skolimowski a eu une enfance marquée par la seconde guerre mondiale. Ainsi il est retrouvé vivant dans les décombres de sa maison à Varsovie et son père, résistant, est fusillé par les nazis. Les deux hommes se lieront d’ailleurs d’amitié à l’école nationale du cinéma de Lodz et Skolimowski signera le scénario du Couteau dans l’eau (1962), le premier long-métrage de Polanski. Le jeune homme aura auparavant collaboré avec Andrzej Wajda à l’écriture du scénario des Innocents charmeurs (dans lequel joue Polanski - 1960) et signé quelques courts-métrages et un documentaire. A l’image de ses deux aînés et des autres Kawalerowicz, Munk, Kieslowski, Zulawski et autre Zanussi, il participe au renouveau du cinéma polonais et devient, durant les années 60, l’un des principaux fer de lance de la « Nouvelle vague » des cinéastes de l’Europe de l’est.

 

Durant ces années 60, Skolimowski tourne quelques longs-métrages dans lesquels il expose la réalité de la jeunesse polonaise. Durant le mois de janvier 1967, il tourne en Belgique Le départ avec Jean-Pierre Léaud. Le film reçoit l’Ours d’Or - et le Prix de la critique - au Festival de Berlin mais le cinéaste ne peut lui-même aller chercher son prix. Il est retenu en Pologne par le régime communiste, lequel censure Haut les mains, le long-métrage qu’il avait précédemment réalisé - le film sortira mais qu’en 1981. Le cinéaste décide alors de quitter la Pologne.

 

Skolimowski se trouve en Angleterre pour la postproduction de ce qu’il juge être son plus mauvais film (Les aventures du brigadier Gérard) quant on lui rapporte le fait divers qui sera à l’origine de Deep End ; l’histoire d’un diamant perdu dans une neige qu’il a fallut faire fondre pour remettre la main dessus. Il écrit plusieurs pages de notes, les faits traduire en anglais et agencer afin d’avoir un semblant de scénarii, et va le proposer à Judd Bernard, le producteur du Point de non-retour de John Boorman. Bernard est partant, à condition que Skolimowski développe un peu plus son scénario et accepte de tourner non à Londres mais à Munich. Une fois les acteurs choisis, le film connaît son premier tout de manivelle.

 

Deep End suit les pas d’un adolescent de 15 ans, Mike, qui, venant de quitter l’école, a trouvé son premier travail dans un des bains publics de Londres. L’apprentissage de la vie active sera aussi celui de sa première passion amoureuse. Il s’éprend de Susan, sa jolie collègue, plus âgée que lui. Elle est fiancée mais aussi la maîtresse d’un prof de sport, marié et père de famille. Elle propose également ses charmes aux clients des bains afin d’arrondir ses fins de mois.   

 

La découverte par Skolimowski du « Swinging London » est à l’origine même de Deep End. Là où toute la jeunesse anglaise voyait dans cette libération soudaine des mœurs un havre dans lequel il pouvait résolument s’étendre, un homme qui n’avait connu jusqu’ici que la rigueur communiste dut mesurer la distance qui séparait le mythe véhiculé par le mouvement et sa réalité plate et quotidienne. Susan, qui est l’incarnation même du « Swinging London » (Jane Asher, qui interprète Susan, était d’ailleurs la petite amie de Paul McCartney au moment du tournage), éveille donc en Mike des désirs bien compréhensifs. Mais derrière la légèreté apparente de l’époque, semble nous dire Skolimowski, se terre bien des frustrations. L’attirance qu’exerce Susan sur Mike devient une obsession que le jeune garçon ne saura gérer. Il se met à la suivre, à guetter ses allées et venues, bientôt enfermés dans une obsession qu’il ne pourra plus raisonner. Mike désire posséder Susan mais le comportement de la jeune femme n’à de cesse que de provoquer sa frustration. Elle le charme, elle flirte avec lui, mais ne fait que s’amuser de l’intérêt qu’il lui porte. La séquence du cinéma (où est projeté un film pornographique) vient admirablement résumée le « petit jeu » de Susan : Mike, assit derrière elle, commence par passer son visage contre son bras ; elle se laisse faire ; puis il lui caresse un sein ; elle semble approuver mais se retourne soudain et le gifle ; elle prévient son fiancé, assit à ses cotés, qu’un spectateur la « tripote » ; pendant que le fiancé s’en est allé avertir le directeur du cinéma, elle se retourne et embrasse Mike ; le jeune homme est au paradis ; le directeur, avec le soutien de deux policiers, intervient, priant le jeune homme de le suivre ; Susan s’amuse de la situation. Le comportement de Susan envers Mike est par ailleurs assez identique à celui qu’elle réserve à son fiancé. Nous pouvons d’ailleurs nous demander si son petit jeu au cinéma n’était pas un moyen de punir son fiancé de l’avoir emmené voir un film pornographique. Si c’est le cas, elle a parfaitement réussie son coup, car à peine assis, et l’incident terminé, ils étaient déjà dehors.

 

Si pour l’auteur, Susan est l’incarnation du « Swinging London », elle est de ce fait aussi l’une de ses principales caractéristiques : le consumérisme. Susan est à la mode et dans toutes ses couleurs, portant jupes ultra courtes et grande botte lui montant jusqu’au genou, mais ceci se reflète également dans le choix de ses partenaires. Nous pouvons deviner que son fiancé - qu’elle trouve « sympa » - a de l’argent (il a les moyens d’être membre d’un club) et le professeur de sport a une voiture, là où Mike n’a que l’espoir de sa paie à la fin de la semaine et se déplace en vélo. Assurément, Mike n’est pas apte à lutter.

 

Là est le tragique de la situation de Mike. Car à défaut de pouvoir posséder Susan, il semble contraint de devoir se contenter d’une Susan inanimée. Là intervient une pancarte à l’effigie d’une Susan nue - ou le croit-il -, incarnation de ses fantasmes et de sa désormais détresse émotionnelle. Il nous apparaît alors clairement, qu’en se baignant avec sa Susan en carton dans la piscine, le jeune homme a définitivement perdu pied.

 

Si bien que tout conduisait à mener Mike dans les profondeurs (deep end) de cette piscine. Celle là même dans laquelle il tombe par inadvertance lors de son premier jour de travail, dans laquelle d’anciens camarades de classe le précipite, dans laquelle il enlace la pancarte à l’effigie de Susan, et celle là même dans laquelle où tout se terminera. Il s’agît bien pour Mike d’une descente dans les profondeurs, de le confronter à de nouvelles sensations, de nouvelles émotions, censés lui faire traverser la délicate frontière qui mène l’enfant à l’âge adulte. Ainsi peut-on voir la symbolique de son lieu de travail (les bains publics) : les couloirs dans lesquels on regarde, on flirte, on jalouse, et la piscine, dans laquelle il faut plonger et apprendre à nager, sans jamais se noyer.

La légèreté du film, qui reflète l’espace de découverte que sont pour Mike ces quelques jours de sa vie, se mêle alors à une gravité soudaine, laquelle se matérialise dans ses toutes dernières minutes. L’incompréhension du jeune homme devant ces choses de l’amour qui n’a de cesse de se dérober résume l’hypocrisie d’une époque qui, sous le couvert de la libération sexuelle, enferme tant de gens dans une solitude mortifère. Ce n’est pas un hasard si, outre Mike, quelques-uns des protagonistes qui gravitent autour de lui affichent un comportement pour le moins préoccupant. Mike ne se fait-il pas tout simplement violé par une cliente lors de son premier jour travail ? La caissière des bains, si jalouse de la jeune et fraîche Susan, n’est-elle pas une femme sexuellement frustrée ? La légèreté de Susan (notre « Swinging London » girl) cache le mal être d’une époque, mal être qui peu à peu va contaminer le jeune homme sincère et timide. Et il n’y a que le talent d’un Jerzy Skolimowski pour signer un film si sombre et lui avoir fait emprunter la légèreté si apparente d’une comédie. La comédie pour voiler le drame, Susan pour symboliser la frivolité qui séduit puis repousse celui qui aurait simplement voulu l’aimer. Susan n’est qu’un être égoïste, qui sous ses ambitions d’être dans le vent n’en est que pas moins attiré par un homme adultère. Susan configure déjà le devenir du « Swinging London » : noyé dans un conformisme petit bourgeois, à l’image de ces rockeurs rebelles qui courront plus tard après leurs droits d’auteurs, se feront anoblir par la reine et vivront dans des châteaux.

 

Nous le savons, le cinéaste est un grand formaliste. Dans Deep End la préoccupation de la forme trouve une place importance dans la mise en scène de Jerzy Skolimowski. Si nous avons vu l’importance de la piscine, il faut également évoquer la couleur rouge. Elle revient tout le long du film et comme la piscine nous la retrouvons dans la séquence finale, prenant alors toute sa justification. Il s’agit, bien sur, du rouge du sang. Que nous retrouvons dès le générique, par l’intermédiaire d’une goutte de sang, qui s’étend jusqu’à venir épouser le rouge du vélo de Mike, que nous retrouvons dans le bureau du directeur par le rouge sur la longue tige qui conduit à l’ampoule (coupant Mike de son employeur par sa présence dans le cadre), mais aussi par la voiture rouge du professeur de sport, le rouge revêtant le bouton de l’alarme incendie que déclenche Mike, tout en s’écorchant la main et laissant échappé du sang (rouge), et qui se trouve à côté d’une pancarte où il est inscrit sur fond rouge WARNING (on ne peut pas être plus clair qu’il faille faire plus attention !!!), la peinture rouge que vient soudain imposer au décor un peintre en bâtiment - alors que Susan est à la gauche du plan et la caissière à droite -, laquelle introduit la présence du rouge dans la séquence finale. Toute cette construction (ce fil de rouge, sic) à l’intérieure même du film tendant vers son final, comme des images subliminales censées venir avertir Mike et le spectateur de l’issu inexorable du film. Comme nous pouvons ajouter a cela l’intervention du petit groupe de prêcheur, tandis que Mike attend que sortent d’un club Susan et son fiancé. L’un deux dit au passant - et Skolimowski à nous spectateur : « Il y a deux certitudes dans cette vie. La première, c’est que le soleil se lèvera demain. La deuxième, c’est qu’un jour vous finirez dans un cercueil. La Bible nous dit qu’il n’y a pas d’issus.» Le lendemain, le soleil se lèvera bien et cette évocation directe de la mort se trouvera bel et bien incarnée. Nous ne pouvons, dès lors, plus dire que nous n’avions pas été prévenu.  

 

Le plus incroyable, bien que nous pouvons en douter tant il semble avoir été pensé, Deep End fut à peine préparé et principalement improvisé sur le plateau. Nous pouvons ainsi raisonnablement parler de génie.

Le DVD

Un documentaire d’une heure et quart, nommé « Point de départ », qui retrace Deep End de A à Z, en compagnie de Jerzy Skolimowski, Jane Asher (Susan), John Moulder Brown (Mike), Christopher Sandford (le fiancé), du directeur de la photographie Charly Steinberger, du monteur Barrie Vince et du responsable des décors Anthony Pratt. Tous reviennent, quarante ans après (d’où les retrouvailles émus de Jane Asher et John Moulder-Brown), sur le tournage de cet étonnant film anglais tourné en Allemagne. Un documentaire qui n’est pas sans rappeler celui, exceptionnel, présent en guise de bonus sur l’édition double DVD du Baiser de la femme araignée, sortie chez le même éditeur l’an passé. Aux habituelles scènes coupées, que nous pouvons visionner, celles de Deep End, puisqu’elles ont été détruites, nous sont racontés par Jerzy Skolimowski, Barrie Vince et John Moulder-Brown, selon leurs souvenirs des scènes en question. Les derniers mots sont pour Etienne Daho qui, en grand passionné du film, nous lit l’article qu’il avait rédigé pour Libération à l’occasion de ressortie du film en salles cet été. 

 

 

Pays : Royaume-Uni

           RFA  

Année : 1970

Format : Couleurs

Durée : 1h28 

 

Lien vers le site de l'éditeur  

 

Support : DVD / Blu-Ray

Genre : Drame

 

 

 

Editeur : Carlotta Films

Sortie : 28 novembre 2011

 

par Frédéric Vernichon               28 novembre 2011

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